Critiques littéraires

Grand National (Roland Buti)

Un roman un peu fantaisiste et bien plus généreux que le nombre de pages ne le laisse présager !

Carlo et Agon forment un duo insolite, entre tendresse et burlesque.
Carlo a 45 ans, il est jardinier-paysagiste, il aime couper, élaguer, débroussailler et donner une seconde jeunesse aux jardins des propriétaires Suisses qui l’emploient. Agon, son employé, réfugié politique venu des Balkans vit entouré de classiques de littérature française, dans une cabane au fond d’un jardin ouvrier, sorte d’enclave internationale dans laquelle de façon bon enfant et avec beaucoup de solidarité, chacun cultive son potager.

Carlo est désemparé depuis que sa femme est partie et voilà que sa mère fugue de la maison de retraite. Alors qu’il trouve un peu de réconfort chez son employé, ce dernier se fait tabasser pour des raisons que Carlo ignore … définitivement, sa vie prend l’eau de tous les côtés !

Parti à la recherche de sa mère, Carlo va la retrouver, constater qu’il ne savait rien de sa jeunesse pendant la seconde guerre mondiale et surtout que jamais il n’avait imaginé qu’elle ait pu être belle, jeune et amoureuse. Il va retrouver un peu de complicité avec son ex-femme et lier des liens avec son étrange employé qu’il va découvrir sous une autre facette … les plus proches vont presque lui sembler étrangers et les étrangers devenir des intimes. Carlo va essayer de comprendre les autres, de se retrouver lui-même et tout faire pour ne pas se noyer au milieu de tous les mensonges et non-dits de son existence.

Grand National est une pépite, une escapade intime, tendre et délicate.

Il y a beaucoup de poésie dans ces pages, le parallèle entre la vie et les jardins (qu’ils soient secrets ou partagés), les oiseaux et la liberté est merveilleux, j’ai glissé des dizaines de post-its pour repérer les passages qui m’ont enchantée.

« Je ne m’étais jamais posé la question de savoir si maman avait eu une vie heureuse. », cette phrase m’a vraiment interpelée. D’abord parce qu’elle m’a rappelé le livre d’Eric Fotorino Dix-sept ans (mais la comparaison s’arrête là)  et ensuite car on brosse souvent le portait de ceux que l’on aime à travers ce que l’on voit de nous en eux … une question profonde abordée avec sensibilité et empathie, une observation délicate, une justesse dans l’émotion  … un humour fin.

Je crois que c’est la première fois que je lis un auteur suisse, je ne sais pas s’il y a une école ou un style suisse mais j’ai trouvé dans ce livre toute l’élégance, une sorte de force discrète, comme ce mélange de droiteur et de chaleur que j’ai découvert en Suisse l’été dernier.

Ce livre est publié bien discrètement dans cette rentrée littéraire, c’est un peu comme le cinéma d’auteur face aux blockbusters mais ce serait dommage de passer à côté !!

Grand National
Roland Buti
Editions Zoé
160 pages

Extrait page 56 :
Les jardins sont socialistes et la nature est capitaliste. Ceux-là expriment le désir d’un monde clos et protégé où rien n’est laissé au hasard, quand celle-là encourage la libre circulation, le désordre et le triomphe du plus fort sans intervention extérieure …

Extrait page 129 :
Des échantillons du potager ont tournoyé dans le nuage produit par le souffle. Tout ce qui pouvait être soulevé à la ronde s’est soulevé dans un nuage de poussière. les tuteurs de haricots se sont ébroués et les tiges flexibles avec leur feuilles de plus en plus haut perchées se sont enroulées dans l’air tournoyant avant de se libérer de toute entrave. Une petite tomate pas encore mûre a pris son envol. Elle est tombée très loin sur un chemin après avoir décrit un large arc de cercle. Les choux, les plans de courgettes, les poireaux déracinés par la force ascensionnelle allaient être aspirés les uns après les autres dans le tourbillon.

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1 Comment

  • Reply
    matchingpoints
    16 septembre 2019 at 20 h 13 min

    Comme si souvent, vous nous faites découvrir de nouveaux auteurs !
    Merci et bonne soirée

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