roman

Point cardinal (Léonor de Recondo) – RL2017 #2

201709 Lecture2

Ce que j’aime chez Léonor de Recondo c’est que chacun de ses livres nous plonge dans un univers différent mais que dans tous les livres, il n’y a ni fard ni artifice. Ses livres sont à son image, tout y semble naturel et spontané, la délicatesse en prime.

Dans « Point Cardinal », elle nous entraîne au cœur d’une famille dont le père devient femme. Inutile que vous en sachiez davantage, ce serait gâcher votre plaisir. J’ai eu la chance de rencontrer l’auteure et de l’écouter parler de son livre mais j’ai surtout eu le bonheur de le lire sans ne rien en savoir et d’être surprise et touchée à chaque page.

La magie de Léonor de Recondo c’est d’être capable de jouer avec les mots et les phrases pour nous procurer une émotion intense et croissante. J’ai été littéralement bouleversée par cette lecture, et pourtant, ce n’est pas un sujet qui de prime promettait de me passionner mais au final, le thème de la transsexualité peut-être ramené à une question simple, qui que l’on soit,  combien de temps faut-il pour être soi-même ? Comment peut-on aimer si fort et passer à côté de l’être aimé ?

La quête de l’identité, l’interrogation sur le corps, l’expression du désir, autant de sujets qu’abordent l’auteur. C’est un thème récurrent dans chacun de ses romans, côté homme dans Pietra Viva, côté femme dans Amours et aujourd’hui dans point Cardinal.

Depuis que j’ai lu ce livre, j’ai découvert toute une série d’articles ou de reportages sur le milieu transgenre, sujet donc très en vue mais finalement rarement abordé en littérature et Léonor de Recondo réussit à faire de ce sujet tabou un livre romanesque porté par une écriture limpide ou chaque mot, chaque pronom (subtilité de l’emploi du il et du elle) est pesé sans que l’écriture soit pesante … du grand art !

Les invisibles (Roy Jacobsen)

201709 Lecture

Les Invisibles ce sont les membres de ces familles très pauvres qui vivent sur des îles au Nord de la Norvège, ces îles qui sont autant de confettis perdus dans les archipels du Grand Nord. Ici, c’est de la famille Barroy qu’il s’agit. Nous sommes au début du XXème siècle, un peu hors du temps par rapport à nos repères d’Européens. Au début du roman, Ingrid n’est qu’une enfant. Elle est la fille unique de Maria et Hans. Sur cette île vivent également Martin le père de Hans et Barbro sa sœur. Au fil des pages, nous suivons le quotidien de cette famille sur deux décennies, rythmé par les saisons, la pêche et ce que la nature veut bien leur offrir certaines années.

Les enfants n’ont pas vraiment d’enfance, leur vie sur l’île est réglée par les éléments naturels et la rudesse du monde qui les entoure. On nait, on vite et on mourra sur cette île. C’est un roman sur la fatalité, un livre qui s’étire lentement, comme les jours sur cette île.

Un beau livre puissant et poétique, jamais ennuyeux et la destinée de cette famille est fascinante quant au fil des pages, les « invisibles » prennent corps.

La chambre des époux (Eric Reinhardt) RL 2017#1

201708 lecture 4

Le point de départ du dernier livre d’Eric Reinhardt est la maladie de sa compagne. Dix ans plus tôt, Margot se bat contre un cancer du sein et lui, en parallèle, pour écrire son roman « Cendrillon ». Il est donc entendu entre eux que les efforts qu’elle livrerait contre la maladie n’auraient d’égal que ceux de son mari pour terminer son manuscrit. Lors d’un déplacement pour une rencontre littéraire, il rencontre Marie qui est voie de guérison d’un cancer elle aussi …. Voilà pour le début du livre, en quelques mots je vous ai résumé quelques 70 pages. 70 pages un peu pénibles car trop de sophistication tue l’émotion.

Puis, enfin, à la page 73 ça démarre. Le récit dans le récit, un habile jeu de miroirs. Eric & Margot deviennent Nicolas & Mathilde, Nicolas rencontre lui aussi une Marie … et voilà comment je me suis retrouvée prise dans une descente en abyme vertigineuse. J’ai parfois perdu pied, je revenais en arrière de quelques lignes pour savoir si c’était Eric ou Nicolas qui parlait mais ce trouble là était délicieux. Dès lors qu’Eric (l’auteur, le vrai) s’éloigne de lui (même si l’autodérision dont il fait preuve m’a beaucoup amusée) et abandonne enfin ses manières littéraires bien trop précieuses à mon goût la magie de l’écriture opère et j’ai dévoré la seconde moitié du livre.

Alors voilà une critique que j’ai beaucoup de mal à rédiger. D’un côté j’ai aimé le côté romanesque du roman, mais beaucoup moins le côté pédant de certains passages. C’est un auteur qui aime s’inspirer de la vie et de ses rencontres pour ses livres ; il le fait en mêlant les récits (c’était déjà le cas dans l’amour et les forêts) et une fois encore je trouve la construction virtuose. Delphine de Vigan a déjà expérimenté cela dans son « D’après une histoire vraie » … est-ce un effet de mode ?

Peu importe, j’ai apprécié l’ambition d’Eric Reinhardt d’écrire sur la maladie, la sexualité et de mêler cela à la littérature ou la musique; de mélanger l’œuvre et les conditions de sa création, le tout avec une plume remarquable … Eric Reinhardt, vous m’avez tour à tour agacée puis bluffée  !

Je remercie Babelio et les éditions Gallimard de m’avoir permis de lire de ce livre en avant première.

La servante écarlate (Margaret Atwood)

201708 Lecture 3

La servante écarlate est un roman de 1985 dont, autant être honnête je n’avais jamais entendu parlé. Ce livre, best-seller mondial a été remis au goût du jour par une série TV mais aussi par Donald Trump puisque ce sont les symboles de la robe rouge et de la cornette blanche qu’ont choisis les féministes pour marquer leur mécontentement envers la politique et les idées du nouveau président américain.

Alors, motivée d’une part par la curiosité et d’autre part par Yuko qui nous a proposé une lecture commune, je me suis attelée à la lecture du fameux roman.

Dans cette dystopie (et oui, en plus j’ai appris un nouveau terme et pour ceux qui l’ignorent (rassurez moi, je n’étais pas la seule ?) c’est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur), Margaret Atwood nous plonge dans un monde totalitaire.

Les femmes y sont privées de libertés. Celles des commandants (l’élite de la société) attendent un enfant que les servantes (celles destinées à la procréation) leur donneront (dans les deux sens du terme), d’autres sont nourrices ou tantes (représentantes de l’ordre) alors que les plus mal loties travaillent aux colonies sur des lieux contaminés, vouées à une mort certaine.

Toutes ces femmes sont donc réduites à l’état d’objet et privées de tout ! D’identité, de savoir, d’odeurs, de sensations, de famille, de sentiments, de mémoire ou de passé même au fil des ans, et un nouveau prénom leur est même donné en fonction du commandant auquel elles sont assujetties. Ainsi, les Defred se succèdent dont la narratrice.

Ce livre dans lequel j’ai fort heureusement eu du mal à m’identifier (c’est une chance) m’a fascinée. J’ai ressenti une impression similaire à celle que j’avais eu en lisant « Marche ou crève » de Stephen King (décidemment, Yuko tu m’entraînes hors des sentiers littéraires que j’ai l’habitude de fréquenter), une sorte de perversion malsaine à trouver cela horrible et à avoir sans cesse l’envie de continuer.

C’est un roman à la construction exigeante. Le temps s’emmêle (passé heureux, présent cruel) ajoutant le trouble au désespoir. Peu de dialogues ce qui confère à l’isolement de ces femmes et au côté pesant du livre. Les jours s’enchaînent de façon mécanique pour toutes et le lecteur est pris dans cette spirale, c’est magistral !

Ce n’est pas qu’un pamphlet féministe (les hommes aussi vivent sous la terreur), c’est sans doute un peu de « 1984 » (qu’il faut absolument que je lise), aucune religion en particulier n’est mise en cause (même si on ne peut s’empêcher de relier le voile à la coiffe des servantes ou bien encore le rôle des tantes à celui des mères supérieures dans l’ordre catholique) … c’est surtout une saisissante façon l’alerter contre un système où la loi civile et la loi religieuse se confondraient : un état théocratique pur.

La critique de Yuko est ici

Check-Point (Jean Christophe Rufin)

201708 Lecture2

Jean Christophe Rufin est un homme aux multiples vies : docteur, diplomate, aventurier, écrivain, académicien … et alors que j’aime beaucoup l’écouter, je n’avais jamais rien lu de lui d’autre que le récit de son pèlerinage sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle.

J’ai du retard puisque j’ai lu ce livre, ce printemps, deux ans après sa sortie (dans le cadre d’une opération « Au secours, la pile des livres à lire va s’effondrer ») et une fois encore, c’est un excellent choix !!

D’emblée, c’est merveilleusement écrit, puissant et clair ; on lit et on vit l’histoire de ces cinq humanitaires embarqués à Lyon en direction de la Bosnie centrale à bord de deux camions. Alex, Maud, Lionel, Marc et Vauthier vont rapidement avoir l’occasion de découvrir que ce sont ces « Check-point », frontières mouvantes surgies de nulle part dans ces Balkans éclatés par les conflits religieux-ethniques.

On ne peut pas vraiment dire que ce livre est un huis-clos tant ce qui se passe hors des deux camions est aussi important que les tensions qui s’installent dans les cabines. Nos cinq humanitaires ont des personnalités très contrastées et des expériences de la vie qui façonnent leurs réactions face aux moyens d’aider les populations en zones de guerre ; faut-il leur amener des biens essentiels ou des armes ?

C’est un livre prenant, bien loin des idées que je m’en étais faites (du livre et des humanitaires) qui apporte un éclairage supplémentaire sur ce conflit si proche de nous, tant par la distance que le temps.

Voilà donc un roman multigenres (aventures, thriller psychologique, road trip, drame amoureux), par un auteur talentueux, un roman haletant et surtout une façon très habile d’aborder des sujets d’actualité très facilement transposables de la Bosnie de 1995 à la Syrie de 2017 …