Critiques littéraires

Memorial drive (Natasha Trethewey)

A 55 ans, 35 ans après la mort violente de sa mère, elle publie un roman autobiographique dans lequel elle remonte le fil de sa mémoire. Ce livre c’est sept ans de la vie de Natacha Trethewey, sept ans de douleurs face à des documents allant du rapport d’autopsie à la retranscription des dernières conversations téléphoniques entre sa mère et son meurtrier ravivant des souvenirs douloureux car « nous sommes aussi faits de ce que nous avons oublié, de ce que nous avons cherché à enterrer ou à retrancher ».

Une vie fracassée

Dès les premières pages, on sait que le trou sur le front de sa mère est pour Natasha Trethewey une brûlure indélébile. Elle avait 19 ans, en 1985, quand Gwendolyn Ann Turnbough, a été assassinée par son second mari, le beau-père de l’auteure. Je devrais dire : elle n’avait que 19 ans et cette perte a provoqué chez la jeune femme une entrée fracassante dans l’âge adulte.

Ce livre, Natasha Trethewey l’a écrit après avoir croisé par hasard le chemin du policier qui a été le premier sur les lieux du meurtre et qui devenu procureur-adjoint se souvient de la jeune fille qu’elle était au moment du drame.  Il remet un carton d’archives destinées à la destruction et après des années « d’évitement muet de (son) passé, le silence et l’amnésie choisie, enfouis comme une racine au plus profond » d’elle, ce sera pour l’auteure le début d’une enquête douloureuse afin de remonter le fil de sa vie : du divorce de ses parents, du déménagement du Mississippi pour Atlanta puis des 10 années passées auprès de ce beau-père, vétéran du Vietnam avec qui la petite fille d’alors ne s’est jamais sentie à l’aise.

Ni noire, ni blanche

Outre l’histoire d’un féminicide, et l’analyse du mécanisme psychologique qui conduit de la violence au crime, Mémorial Drive c’est également une immersion dans le sud des Etats-Unis à la fin des années 1960. Natasha est née en 1966, d’une mère noire et d’un père blanc, professeur d’université à une époque où les mariages mixtes n’étaient pas autorisés dans tous les états et à peine tolérés dans les autres. Une époque où le Ku Klux Klan terrorisait les afro-américains. 

De ses souvenirs d’enfance l’auteur raconte : « Même si j’étais trop petite pour me souvenir de la nuit où le Klan a brûlé une croix dans notre allée, j’ai très souvent entendu l’histoire, et ce moment est gravé dans ma mémoire comme si je l’avais vécu ». De cette période, l’auteure raconte comment elle ne s’est jamais sentie, ni blanche, ni noire. la distorsion du comportement des adultes se mesurait au fait qu’elle soit avec son père ou avec sa mère.

Crédit photo @Natasha Trethewey

Des mots justes et une écriture pudique

Ce récit puissant est une plongée dans les violences conjugales. D’une plume pudique, avec mots justes qui ont sans doute été nécessaires à l’auteure pour tenter de panser ses blessures, Natasha Trethewey rend un magnifique hommage à la femme libre et courageuse qu’était sa mère en tentant de « comprendre la trajectoire tragique qu’a suivi la vie de (sa) mère et la façon dont (sa) propre vie a été façonnée par cet héritage ».

Sans le conseil de mon libraire je n’aurais jamais lu ce livre passé à mon avis bien trop inaperçu dans le tourbillon de cette rentrée littéraire 2021. Natasha Trethewey est enseignante et c’est une poétesse connue et reconnue aux États Unis et ce livre est hélas, 35 ans après terriblement d’actualité.

Memorial Drive
Natasha Trethewey
Editions de l’Olivier
216 pages

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1 Comment

  • Reply
    matchingpoints
    2 novembre 2021 at 11 h 03 min

    Voilà un bon libraire qui en vrai pro fait découvrir des livres qui ne profitent pas d’une grande publicité lors de la sortie de leur livre ! Merci pour ce partage

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