Point cardinal (Léonor de Recondo) – RL2017 #2

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Ce que j’aime chez Léonor de Recondo c’est que chacun de ses livres nous plonge dans un univers différent mais que dans tous les livres, il n’y a ni fard ni artifice. Ses livres sont à son image, tout y semble naturel et spontané, la délicatesse en prime.

Dans « Point Cardinal », elle nous entraîne au cœur d’une famille dont le père devient femme. Inutile que vous en sachiez davantage, ce serait gâcher votre plaisir. J’ai eu la chance de rencontrer l’auteure et de l’écouter parler de son livre mais j’ai surtout eu le bonheur de le lire sans ne rien en savoir et d’être surprise et touchée à chaque page.

La magie de Léonor de Recondo c’est d’être capable de jouer avec les mots et les phrases pour nous procurer une émotion intense et croissante. J’ai été littéralement bouleversée par cette lecture, et pourtant, ce n’est pas un sujet qui de prime promettait de me passionner mais au final, le thème de la transsexualité peut-être ramené à une question simple, qui que l’on soit,  combien de temps faut-il pour être soi-même ? Comment peut-on aimer si fort et passer à côté de l’être aimé ?

La quête de l’identité, l’interrogation sur le corps, l’expression du désir, autant de sujets qu’abordent l’auteur. C’est un thème récurrent dans chacun de ses romans, côté homme dans Pietra Viva, côté femme dans Amours et aujourd’hui dans point Cardinal.

Depuis que j’ai lu ce livre, j’ai découvert toute une série d’articles ou de reportages sur le milieu transgenre, sujet donc très en vue mais finalement rarement abordé en littérature et Léonor de Recondo réussit à faire de ce sujet tabou un livre romanesque porté par une écriture limpide ou chaque mot, chaque pronom (subtilité de l’emploi du il et du elle) est pesé sans que l’écriture soit pesante … du grand art !

The Party (Le lundi c’est ciné #17)

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Le lundi c’est ciné … il y avait longtemps non ?

The party est un petit (par sa durée uniquement) film jubilatoire. Filmé en noir et blanc, avec pour décor une simple échoppe anglaise, ce huis-clos est une comédie british typique !

Janet (excellente Kristin Scott Thomas sans fard) vient d’être nommée au gouvernement. C’est l’aboutissement d’une vie et de combats féministes ; ce soir, elle fête cette consécration avec ses proches mais au cours de cette soirée, rien, absolument rien, ne se passera comme prévu.

Ce film c’est un peu comme une pièce de théâtre avec unité de lieu et de temps, et par la présence des comédiens comme sur les planches. Mais ce n’est pas du théâtre filmé. La mise en scène, avec des gros plans sur les expressions des acteurs est, comme les dialogues, épurée et terriblement efficace.

Le noir et blanc (superbe photographie) permet la mise en évidence les couleurs émotionnelles et même si je ne suis pas sûre d’avoir saisi toutes les subtilités de la langue anglaise, je n’imagine même pas ce film autrement qu’en V.O. Les dialogues sont ciselés et très vite, la dérision et l’humour se transforment en sarcasmes.

Le casting est parfait. Ce n’est pas réellement une comédie satirique sur un milieu social ou sur l’actualité anglaise mais plutôt un regard cynique sur des archétypes de la société britannique bourgeoise qui sont mis en exergue les uns après les autres (le trader et son costume hors de prix, le couple d’homosexuelles aux idées ultra féministes, l’ambitieuse aux idées arrêtées qui ne reniera jamais ses idéaux … enfin presque …).

Les 33 tours s’enchainent, les failles et trahisons sont tour à tour morales, sentimentales et politiques puis les masques tombent … et le règlement de compte est dévastateur.

C’est un film réjouissant qui risque de passer totalement inaperçu et c’est bien dommage (nous étions 2 dans la salle !!!).

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THE PARTY de Sally Potter – 2017 – Durée : 1h 18.
Avec Kristin Scott Thomas , Patricia Clarkson, Bruno Ganz, Emily Mortimer …

Les invisibles (Roy Jacobsen)

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Les Invisibles ce sont les membres de ces familles très pauvres qui vivent sur des îles au Nord de la Norvège, ces îles qui sont autant de confettis perdus dans les archipels du Grand Nord. Ici, c’est de la famille Barroy qu’il s’agit. Nous sommes au début du XXème siècle, un peu hors du temps par rapport à nos repères d’Européens. Au début du roman, Ingrid n’est qu’une enfant. Elle est la fille unique de Maria et Hans. Sur cette île vivent également Martin le père de Hans et Barbro sa sœur. Au fil des pages, nous suivons le quotidien de cette famille sur deux décennies, rythmé par les saisons, la pêche et ce que la nature veut bien leur offrir certaines années.

Les enfants n’ont pas vraiment d’enfance, leur vie sur l’île est réglée par les éléments naturels et la rudesse du monde qui les entoure. On nait, on vite et on mourra sur cette île. C’est un roman sur la fatalité, un livre qui s’étire lentement, comme les jours sur cette île.

Un beau livre puissant et poétique, jamais ennuyeux et la destinée de cette famille est fascinante quant au fil des pages, les « invisibles » prennent corps.

La chambre des époux (Eric Reinhardt) RL 2017#1

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Le point de départ du dernier livre d’Eric Reinhardt est la maladie de sa compagne. Dix ans plus tôt, Margot se bat contre un cancer du sein et lui, en parallèle, pour écrire son roman « Cendrillon ». Il est donc entendu entre eux que les efforts qu’elle livrerait contre la maladie n’auraient d’égal que ceux de son mari pour terminer son manuscrit. Lors d’un déplacement pour une rencontre littéraire, il rencontre Marie qui est voie de guérison d’un cancer elle aussi …. Voilà pour le début du livre, en quelques mots je vous ai résumé quelques 70 pages. 70 pages un peu pénibles car trop de sophistication tue l’émotion.

Puis, enfin, à la page 73 ça démarre. Le récit dans le récit, un habile jeu de miroirs. Eric & Margot deviennent Nicolas & Mathilde, Nicolas rencontre lui aussi une Marie … et voilà comment je me suis retrouvée prise dans une descente en abyme vertigineuse. J’ai parfois perdu pied, je revenais en arrière de quelques lignes pour savoir si c’était Eric ou Nicolas qui parlait mais ce trouble là était délicieux. Dès lors qu’Eric (l’auteur, le vrai) s’éloigne de lui (même si l’autodérision dont il fait preuve m’a beaucoup amusée) et abandonne enfin ses manières littéraires bien trop précieuses à mon goût la magie de l’écriture opère et j’ai dévoré la seconde moitié du livre.

Alors voilà une critique que j’ai beaucoup de mal à rédiger. D’un côté j’ai aimé le côté romanesque du roman, mais beaucoup moins le côté pédant de certains passages. C’est un auteur qui aime s’inspirer de la vie et de ses rencontres pour ses livres ; il le fait en mêlant les récits (c’était déjà le cas dans l’amour et les forêts) et une fois encore je trouve la construction virtuose. Delphine de Vigan a déjà expérimenté cela dans son « D’après une histoire vraie » … est-ce un effet de mode ?

Peu importe, j’ai apprécié l’ambition d’Eric Reinhardt d’écrire sur la maladie, la sexualité et de mêler cela à la littérature ou la musique; de mélanger l’œuvre et les conditions de sa création, le tout avec une plume remarquable … Eric Reinhardt, vous m’avez tour à tour agacée puis bluffée  !

Je remercie Babelio et les éditions Gallimard de m’avoir permis de lire de ce livre en avant première.

La servante écarlate (Margaret Atwood)

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La servante écarlate est un roman de 1985 dont, autant être honnête je n’avais jamais entendu parlé. Ce livre, best-seller mondial a été remis au goût du jour par une série TV mais aussi par Donald Trump puisque ce sont les symboles de la robe rouge et de la cornette blanche qu’ont choisis les féministes pour marquer leur mécontentement envers la politique et les idées du nouveau président américain.

Alors, motivée d’une part par la curiosité et d’autre part par Yuko qui nous a proposé une lecture commune, je me suis attelée à la lecture du fameux roman.

Dans cette dystopie (et oui, en plus j’ai appris un nouveau terme et pour ceux qui l’ignorent (rassurez moi, je n’étais pas la seule ?) c’est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur), Margaret Atwood nous plonge dans un monde totalitaire.

Les femmes y sont privées de libertés. Celles des commandants (l’élite de la société) attendent un enfant que les servantes (celles destinées à la procréation) leur donneront (dans les deux sens du terme), d’autres sont nourrices ou tantes (représentantes de l’ordre) alors que les plus mal loties travaillent aux colonies sur des lieux contaminés, vouées à une mort certaine.

Toutes ces femmes sont donc réduites à l’état d’objet et privées de tout ! D’identité, de savoir, d’odeurs, de sensations, de famille, de sentiments, de mémoire ou de passé même au fil des ans, et un nouveau prénom leur est même donné en fonction du commandant auquel elles sont assujetties. Ainsi, les Defred se succèdent dont la narratrice.

Ce livre dans lequel j’ai fort heureusement eu du mal à m’identifier (c’est une chance) m’a fascinée. J’ai ressenti une impression similaire à celle que j’avais eu en lisant « Marche ou crève » de Stephen King (décidemment, Yuko tu m’entraînes hors des sentiers littéraires que j’ai l’habitude de fréquenter), une sorte de perversion malsaine à trouver cela horrible et à avoir sans cesse l’envie de continuer.

C’est un roman à la construction exigeante. Le temps s’emmêle (passé heureux, présent cruel) ajoutant le trouble au désespoir. Peu de dialogues ce qui confère à l’isolement de ces femmes et au côté pesant du livre. Les jours s’enchaînent de façon mécanique pour toutes et le lecteur est pris dans cette spirale, c’est magistral !

Ce n’est pas qu’un pamphlet féministe (les hommes aussi vivent sous la terreur), c’est sans doute un peu de « 1984 » (qu’il faut absolument que je lise), aucune religion en particulier n’est mise en cause (même si on ne peut s’empêcher de relier le voile à la coiffe des servantes ou bien encore le rôle des tantes à celui des mères supérieures dans l’ordre catholique) … c’est surtout une saisissante façon l’alerter contre un système où la loi civile et la loi religieuse se confondraient : un état théocratique pur.

La critique de Yuko est ici